Jean-Paul
RIOCREUX, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé des
lettres classiques, ancien pensionnaire de la Fondation Thiers, a
exercé pendant près de trente ans, les fonctions d’inspecteur
d’académie, son premier poste ayant été celui de directeur des services
de l’Education nationale dans le département de la Drôme. Il a servi
dans les académies de Grenoble, Limoges et Clermont-Ferrand.
Jean-Paul
RIOCREUX livre ici, sur le double registre du souvenir et de la
réflexion, un ouvrage de fond, ruminé sur la durée d’une carrière et
mis en forme sur plusieurs années, qui décrit un état des lieux et
s’adosse à une rétrospective.
Etat
des
lieux:
celui du délabrement et du désarroi d’une école que
l’on n’ose plus qualifier, à ce jour, de républicaine.
Rétrospective:
les trente dernières années ont entraîné, pour l’école, régression et
mutilation. Un recul est intervenu comme jamais, depuis deux siècles,
on n’en avait enregistré. De 1860 à 1960, de l’âge des crinolines à
l’âge des scoubidous, l’école a tiré vers le haut plus d’un enfant et
d’un adolescent. Aujourd’hui, ce qu’elle tire vers le haut, c’est
plutôt de la statistique.
Certes, l’école prend
en garde de
plus de bambins, d’enfants, d’adolescents, de jeunes et de moins jeunes
gens et sur une durée de plus en plus prolongée. Certes, ce
qu’en
moyenne chacun possède en termes d’information accumulée est supérieur
à ce qu’il pouvait être il y a cinquante ans. Certes, un
plus
grand nombre de personnes sont en situation de répondre à des sortes de
tests où, sans qu’il soit fait appel à l’usage de la langue écrite, il
est prescrit d’inscrire des flèches ou de cocher des cases. Certes,
les succès aux examens sont plus fréquents qu’ils ne l’étaient naguère.
Mais
il convient d’apporter à cela trois correctifs. Chacun
sait que ce ne sont pas les résultats qui fournissent matière à
statistique, mais les statistiques, préalablement établies, qui
déterminent les résultats. Par ce mensonge d’Etat, qui est depuis
longtemps pour les initiés un secret de Polichinelle et qui commence à
être révélé au public par les documents les plus officiels, le
ministère de l’Education nationale met en avant une réalité à sa
convenance et fabrique de la vraie fausse monnaie. Deux. Il
existe
deux réseaux d’écoles, de collèges, de lycées. Ce ne sont pas des
réseaux de droit, mais des réseaux de fait et le passage du réseau de
la deuxième classe à celui de la première classe fait aujourd’hui
l’objet d’un verrouillage quasiment absolu. Trois. L’école,
en
choisissant de demander au bambin, à l’enfant, à l’adolescent de
construire leur propre savoir, travaille très exactement à
rebrousse-peuple.
Qu’est-ce
à
dire ?
C’est-à-dire
que l’on a volé à l’école : son lieu, trop souvent
déserté
par les élèves et au surplus ouvert à tous les vents ; son
temps,
érodé chaque jour et au long des jours, gâché année après
année ;
sa raison d’être : du côté du maître, enseigner pour
apprendre, du
côté de l’élève, apprendre pour savoir ; ses façons de
faire : faire voir, faire comprendre, prendre en charge par
l’exercice, le contrôle, la notation, la sanction.
C’est-à-dire
que la première école, qui est aussi l’école première, n’est plus vouée
de façon prioritaire à apprendre aux enfants à lire et à écrire dans la
langue de leur pays, et pas davantage à leur apprendre à compter et à
calculer.
C’est-à-dire que le retard scolaire
est
systématiquement institué dès le début de la scolarité, puis entretenu
à l’école, au collège et au lycée.
Le
constat recouvre une triple disgrâce.
Un.
L’Etat ne répond plus à sa mission républicaine, mais aussi régalienne
et simplement humaine d’enseignement et d’éducation, ou plus
précisément d’éducation par l’enseignement. Deux. L’école
fabrique, et en nombre, ses propres mutilés, et d’abord les mutilés de
la lecture et de l’écriture. Elle a beau jeu, ensuite, de prôner la
remédiation, le soutien et l’accompagnement pour ses victimes. Trois.
L’école ne fait pas qu’enregistrer des inégalités entre élèves, comme
le soutiennent certains. L’école, et c’est une nouveauté radicale des
trente dernières années, fabrique elle-même de l’inégalité. Elle est
donc devenue source d’iniquité. Pour la simple raison qu’elle véhicule
trop souvent la carence et le néant, l’école de la nouveauté en France,
comme l’auberge de la légende en Espagne, ne donne ou plutôt ne laisse
guère à ses élèves que ce qu’ils y ont eux-mêmes apporté. Elle les
renvoie à l’endroit et à la position d’où ils viennent. Prenons-y
garde : il est formellement inexact et fondamentalement erroné
de
prétendre, comme le font d’aucuns, que l’école du siècle est l’école de
la sélection. Il n’en est évidemment rien. L’école nouvelle
ne
sélectionne pas. Elle laisse venir. Cela veut dire qu’elle laisse venir
les uns et qu’elle laisse aller les autres. Cela veut dire, pour être
encore plus clair, qu’elle laisse venir ceux qui le peuvent et qu’elle
laisse aller les autres là où ils peuvent. Les uns, comme les autres,
se voient cloués sur ce que peut apporter à chacun sa famille, et que
l’école se contente d’enregistrer et de décalquer, comme le ferait une
machine photocopieuse. Soyons au clair : jamais,
depuis plus
d’un siècle et demi sans doute, les situations sociales, familiales,
culturelles n’auront autant, aussi mécaniquement, aussi inéluctablement
pesé sur le destin scolaire d’autant d’élèves. Jamais, sinon demain,
pour peu que la pratique en cours depuis trente ans et aujourd’hui
encore en honneur, qui consiste à faire construire par l’élève, à tous
les niveaux, son propre savoir, poursuive son ravage. La carence
organisée de l’école laisse la commande, toute la commande, aux seules
déterminations extérieures, à leurs pressions, à leurs interdictions. L’école
de la nouveauté n’est pas l’école de la sélection. C’est l’école de la
jungle.
Pourquoi
et comment en
est-on arrivé à un si grand saccage ?
Parce
que l’Etat républicain a choisi d’abandonner le champ de la bataille,
de désarmer, de renoncer à la maîtrise de l’œuvre et même à la maîtrise
de l’ouvrage, de laisser la main, de lâcher la commande.
Au
profit de qui ? D’une poignée de réformateurs professionnels,
qui
ont investi en ses organes de commandement, avec pouvoir de faire et
pouvoir d’empêcher, ce que l’on hésite à appeler encore l’institution
scolaire républicaine. Ces inspirateurs, devenus maîtres à bord et qui
conservent en 2008 une position très considérable au sein du ministère
de l’Education nationale, puisent à trois sources brûlantes et
empoisonnées, à trois textes que l’on peut qualifier de sacrificiels.
Le
premier texte, sur un registre à la fois religieux et révolutionnaire,
enjoint aux maîtres de l’école précisément de ne plus l’être, de se
dépouiller de leur attitude de « riches de la
culture » et de
renoncer à la violence d’un enseignement autoritaire censé asservir les
faibles et les déshérités. Cette renonciation passera obligatoirement
par une révolution de la pédagogie. L’injonction comporte, pour les
élèves, une véritable assignation à non-résidence dans la culture
scolaire. Ce texte est de Jacques Natanson et date d’avril 1968.
Le
deuxième texte, sur un registre pathologique et quasiment médical,
assigne à l’éducation comme mission première l’étalonnage des rapports
d’homme à homme et plus précisément de maître à élève. Il s’agit de
calibrer, en un difficile exercice d’équilibre, les distances, les
relations, les tensions, et cela en l’absence de référence à quelque
contenu d’enseignement que ce soit. L’injonction vaut, pour les élèves
comme pour les maîtres, assignation à résidence dans le relationnel. Ce
texte est d’André de Peretti et date, lui aussi, d’avril 1968.
Le
troisième texte, sur le registre non pas de la sociologie,
mais
du sociologisme, est terrible. Il fait discrimination entre les élèves
« ne participant pas naturellement au savoir
universitaire »
et les autres. Pour ces derniers, l’enseignement « nécessite
obligatoirement le détour par le concret, le pratique et le
relationnel, c’est-à-dire par la pédagogie. » Ce texte est de
Louis Legrand et date de février 1995.
Ces
textes, inscrits
tous les trois dans l’écrit public imprimé, ont eu une résonance
extraordinaire sur le registre de l’émotion. Cette chiquenaude
émotionnelle n’ a pas cessé, à ce jour, de faire sentir ses effets.
Le
drame que depuis trente années nous vivons résulte du fait que cette
triple injonction a bel et bien été prise en compte, voire à son
compte, par l’organisme dont dépend administrativement l’école de la
République et que les responsables de la politique se sont comportés à
l’égard de cet organisme non pas comme un exécutif donneur d’ordres,
mais comme un exécutant aux ordres. A cette œuvre de démolition
conduite sans relâche se consacrent, avec la tolérance bienveillante,
si ce n’est la bénédiction et la protection du bras séculier,
les
experts et autres inspirateurs que Lyautey n’avait peut-être pas tort
d’assimiler à des sorciers. Sorciers parce qu’illusionnistes, ne nous
proposant que de l’émotion, revêtue pour appâter le chaland d’un
habillage censément scientifique. Sorciers, et donc dangereux,
s’appliquant à toute force à faire entrer la réalité dans le carcan de
ce qu’ils considèrent comme la vérité révélée. Ces épigones ne sont que
de pâles successeurs des pères fondateurs, les auteurs précités des
trois textes authentiquement sacrificiels. Hâbleurs à la suffisance
sans limites, à la parole sans vergogne et à la plume sans talent, ce
ne sont ni des intellectuels, ni des politiques ; ce sont des
croyants ; plus exactement, ce sont des Croisés. Et ces
Croisés
ont pour rôle essentiel de faciliter la grande hypocrisie sur laquelle
est immolée l’école de ce pays.
Tels sont les
hommes de
courte taille qui depuis trente années règnent sur la maison d’école et
qui n’ont pas l’intention de lâcher la prise, puisque aussi bien ce qui
est en jeu, c’est leur existence même. Le pédagogisme, ils en vivent.
Le
résultat catastrophique auquel il a été abouti, ils ne l’ont peut-être
pas voulu. Mais ils l’ont organisé. Et il faut bien vouloir les
conséquences de ce que l’on veut, ou subir les conséquences de ce que
l’on subit.
Ce résultat, auquel on en est arrivé
du fait que
l’Etat a endossé leurs positions et mis en œuvre ces extravagances, on
le lira tout au long : l’école en vacance et en vacuité
d’elle-même, mais aussi en pléthore et en surcharge, débordant
d’animations, de voyages, d’ouvertures, d’innovations, d’évaluations,
de dispositifs, de projets, de contrats, de partenariats, de pilotage
et de gouvernance ; l’élève placé au centre, on veut dire au
centre de la cible, sur laquelle convergent les tirs meurtriers de la
pédagogie ; le maître placé sous narcose et contraint à la
conformité, c’est-à-dire à l’exercice du « métier
nouveau »,
tel que l’ a défini et prescrit l’un des pontifes de la nouvelle école,
le maître crucifié d’avoir à vivre en fraude avec sa conscience, tel un
médecin à qui il serait demandé en permanence de violer le serment
d’Hippocrate, le maître réduit, s’il entend être lui-même, à œuvrer, au
péril de sa carrière, dans une sorte de clandestinité ; les
chapelles réformatrices érigées en cathédrales d’Etat et, ignominie
suprême, les instituts de la conformation des maîtres fonctionnant
depuis plus de quinze ans, sur la base de fonds publics, comme
d’authentiques et efficaces matrices de l’iniquité.
Les
méfaits de cet immense saccage ne sont tempérés que par l’existence de
maîtres, plus nombreux que l’on ne croit, qui choisissent, à leurs
risques et périls, de continuer la tâche qu’ils estiment être la leur.
Ils n’appliquent pas complètement, ou pas du tout, les directives
officielles. Ils agissent en clandestins, en francs-tireurs, en
contrebandiers et vivent dans un mal-être qu’en privé ils ne cachent
pas. Mais c’est par leur action et par leurs résultats – que les
tenants de la réforme ont parfois le culot d’inscrire à leur propre
compte – que la maison d’école tien encore debout. Une construction qui
ne tiendrait que par ses trous, quelle étonnante
architecture !
C’est celle de l’Education nationale en France aujourd’hui.
Il
fut longtemps indécent de dresser le tableau du massacre. Cette période
de glaciation intellectuelle n’a pas complètement pris fin, même si,
dans la confidence et sous réserve que leur parole ne soit rendue
publique que sous le sceau de l’anonymat, de très nombreux maîtres, de
tous les ordres de l’enseignement, reconnaissent entériner des
positions proches de celles qui sont exprimées dans ce livre,
même si des témoignages de plus en plus nombreux, livrés à l’écrit
public, ont enfreint le tabou et brisé le silence.
Aucun
de
ces témoignages, sauf erreur, n’émanait d’un responsable ayant exercé
les fonctions d’inspecteur d’académie, directeur des services
départementaux de l’Education nationale. Les exemples précis auxquels
il est fait référence procèdent de son expérience professionnelle.
Personne n’est à même de les mettre en doute, de même que personne ne
saurait contester les documents figurant en annexe à l’ouvrage et
montrant la réalité et l’actualité du massacre de la langue française,
que traduisent d’une part des « productions écrites »
de
collégiens recueillies dans les années 2000, d’autre part des citations
extraites de copies de candidats, titulaires d’une licence délivrée par
une université, aux sessions de 2001 à 2004 du concours externe de
recrutement des conseillers principaux d’éducation.
Les
tenants de la réforme et les responsables de l’école ont généralement
soutenu que le problème de cette dernière relevait essentiellement des
moyens et de l’organisation, embourbant très utilement l’opinion
publique dans l’ornière du non-débat.
Il est
évident au
contraire qu’il faut aller à la racine, c’est-à-dire au sens même de
l’école. Il est évident que la véritable avancée, celle qui permettra
de mener à mieux l’école de la République, passe par trois
exigences : rendre à l’école son identité ; organiser
sa
diversité ; supprimer les matrices de l’iniquité que sont les
instituts de la conformation.
Plus l’école
s’adresse à un large public, plus elle doit être école, c’est-à-dire
pleinement école, mais seulement école.
Laurent
LAFFORGUE, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé
de
mathématiques et docteur, lauréat de la médaille Fields, l’équivalent
du prix Nobel en mathématiques, donne à cet égard dans la préface une
grande leçon de lucidité.
Une
remarque et un
souhait ? L’ouvrage doit beaucoup, énormément, aux confidences
reçues par l’auteur, sous le sceau d’une discrétion qu’il a
toujours respectée, d’instituteurs et de professeurs, tant stagiaires
que titulaires, au cours des trente dernières années. Ce livre est
aussi, par bien des côtés, le leur. Puisse cette circonstance être une
incitation pour leurs collègues d’hier, d’aujourd’hui et de demain à
lire cet essai écrit sans complaisance, mais sans outrance, car c’est
la réalité qui fait outrance !
Les deux
phrases
résumant le livre ? Il y a de l’école dans la République. Y
a-t-il
encore une école de la République ?
Le
conseil d’actualité ? Beaucoup ont vu le film Entre les murs. Ne
s’intitulerait-il pas plus judicieusement Désarroi ? Peut-on
suggérer, pour remettre quelques idées, sinon en place, du moins en
perspective, de lire le livre L’école
en désarroi ?
La table des
matières fournit le détail, en chacune de ses trois parties, de
l’ouvrage.
Préface
: Peut-on
sauver l'école ? par Laurent
Lafforgue, médaille Fields,
membre de l'Institut.
Première partie :
Diagnostiquer,
ou l'air du lieu
1/ Le
grand forfait de la République - 2/ Quand la réalité fait
outrance : l'état de désarroi - haro sur la lecture - sur l'école - sur
le collège : les bons s'en sortiront toujours ! - la friche organisée -
la jungle et son ressort, la violence - la jungle et son principe,
l'iniquité - le mécanisme du forfait - 3/ Les trois coups de
grâce :
l'école sacrifiée - le buisson obscur - le décret d'apartheid - les
pygmées
Deuxième partie : Pronostiquer,
ou l'air
du temps
1/
La descente aux enfers - 2/ Les fondements du forfait : - la
facilité - l'hypocrisie - l'impunité - 3/ Les voies et les moyens du
forfait : l'école vidée d'elle-même - l'élève au centre de la cible -
le maître sous narcose
Troisième partie : Mener
à mieux
1/ Les trois exigences :
les leurres - les postulats erronés - les
substituts pernicieux : la pseudo-démocratie et l'indisponibilité
intellectuelle organisée - l'ouverture qui vaut fermeture - les
absurdités de l'innovation - l'évaluation, caricature et imposture - Il
faut vouloir ou subir les conséquences, l'école nouvelle ne peut que
mutiler - 2/ Les trois réponses : d'abord les cinq commandements -
Première réponse : restituer l'identité de l'école ouverte à l'école
ouvrée - culture scolaire - mise au travail - Deuxième réponse :
organiser la diversité - Troisième réponse : supprimer la matrice de
l'iniquité - devoir d'État et disgrâce d'État