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L'Ecole en désarroi

L'Ecole en désarroi

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Saint-Etienne Forez


Le livre

Riocreux, Jean-Paul - Lafforgue, Laurent (préf.)

L'Ecole en désarroi, 2008 PUF. - 304 p. ; 22 cm.

ISBN : 978-2-13-057137-7

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Biographie

Jean-Paul RIOCREUX, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé des lettres classiques, ancien pensionnaire de la Fondation Thiers, a exercé pendant près de trente ans, les fonctions d’inspecteur d’académie, son premier poste ayant été celui de directeur des services de l’Education nationale dans le département de la Drôme. Il a servi dans les académies de Grenoble, Limoges et Clermont-Ferrand.
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Présentation

Jean-Paul RIOCREUX livre ici, sur le double registre du souvenir et de la réflexion, un ouvrage de fond, ruminé sur la durée d’une carrière et mis en forme sur plusieurs années, qui décrit un état des lieux et s’adosse à une rétrospective.

Etat des lieux : celui du délabrement et du désarroi d’une école que l’on n’ose plus qualifier, à ce jour, de républicaine.

Rétrospective : les trente dernières années ont entraîné, pour l’école, régression et mutilation. Un recul est intervenu comme jamais, depuis deux siècles, on n’en avait enregistré. De 1860 à 1960, de l’âge des crinolines à l’âge des scoubidous, l’école a tiré vers le haut plus d’un enfant et d’un adolescent. Aujourd’hui, ce qu’elle tire vers le haut, c’est plutôt de la statistique.

Certes, l’école prend en garde de plus de bambins, d’enfants, d’adolescents, de jeunes et de moins jeunes gens et sur une durée de plus en plus prolongée.
Certes, ce qu’en moyenne chacun possède en termes d’information accumulée est supérieur à ce qu’il pouvait être il y a cinquante ans.
Certes, un plus grand nombre de personnes sont en situation de répondre à des sortes de tests où, sans qu’il soit fait appel à l’usage de la langue écrite, il est prescrit d’inscrire des flèches ou de cocher des cases.
Certes, les succès aux examens sont plus fréquents qu’ils ne l’étaient naguère.

Mais il convient d’apporter à cela trois correctifs.
Chacun sait que ce ne sont pas les résultats qui fournissent matière à statistique, mais les statistiques, préalablement établies, qui déterminent les résultats. Par ce mensonge d’Etat, qui est depuis longtemps pour les initiés un secret de Polichinelle et qui commence à être révélé au public par les documents les plus officiels, le ministère de l’Education nationale met en avant une réalité à sa convenance et fabrique de la vraie fausse monnaie.
Deux. Il existe deux réseaux d’écoles, de collèges, de lycées. Ce ne sont pas des réseaux de droit, mais des réseaux de fait et le passage du réseau de la deuxième classe à celui de la première classe fait aujourd’hui l’objet d’un verrouillage quasiment absolu.
Trois. L’école, en choisissant de demander au bambin, à l’enfant, à l’adolescent de construire leur propre savoir, travaille très exactement à rebrousse-peuple.


Qu’est-ce à dire ?

C’est-à-dire que l’on a volé à l’école :  son lieu, trop souvent déserté par les élèves et au surplus ouvert à tous les vents ; son temps, érodé chaque jour et au long des jours, gâché année après année ; sa raison d’être : du côté du maître, enseigner pour apprendre, du côté de l’élève, apprendre pour savoir ; ses façons de faire : faire voir, faire comprendre, prendre en charge par l’exercice, le contrôle, la notation, la sanction.

C’est-à-dire que la première école, qui est aussi l’école première, n’est plus vouée de façon prioritaire à apprendre aux enfants à lire et à écrire dans la langue de leur pays, et pas davantage à leur apprendre à compter et à calculer.

C’est-à-dire que le retard scolaire est systématiquement institué dès le début de la scolarité, puis entretenu à l’école, au collège et au lycée.


Le constat recouvre une triple disgrâce.

Un. L’Etat ne répond plus à sa mission républicaine, mais aussi régalienne et simplement humaine d’enseignement et d’éducation, ou plus précisément d’éducation par l’enseignement.
Deux. L’école fabrique, et en nombre, ses propres mutilés, et d’abord les mutilés de la lecture et de l’écriture. Elle a beau jeu, ensuite, de prôner la remédiation, le soutien et l’accompagnement pour ses victimes.
Trois. L’école ne fait pas qu’enregistrer des inégalités entre élèves, comme le soutiennent certains. L’école, et c’est une nouveauté radicale des trente dernières années, fabrique elle-même de l’inégalité. Elle est donc devenue source d’iniquité. Pour la simple raison qu’elle véhicule trop souvent la carence et le néant, l’école de la nouveauté en France, comme l’auberge de la légende en Espagne, ne donne ou plutôt ne laisse guère à ses élèves que ce qu’ils y ont eux-mêmes apporté. Elle les renvoie à l’endroit et à la position d’où ils viennent. Prenons-y garde : il est formellement inexact et fondamentalement erroné de prétendre, comme le font d’aucuns, que l’école du siècle est l’école de la sélection.
Il n’en est évidemment rien. L’école nouvelle ne sélectionne pas. Elle laisse venir. Cela veut dire qu’elle laisse venir les uns et qu’elle laisse aller les autres. Cela veut dire, pour être encore plus clair, qu’elle laisse venir ceux qui le peuvent et qu’elle laisse aller les autres là où ils peuvent. Les uns, comme les autres, se voient cloués sur ce que peut apporter à chacun sa famille, et que l’école se contente d’enregistrer et de décalquer, comme le ferait une machine photocopieuse.
Soyons au clair : jamais, depuis plus d’un siècle et demi sans doute, les situations sociales, familiales, culturelles n’auront autant, aussi mécaniquement, aussi inéluctablement pesé sur le destin scolaire d’autant d’élèves. Jamais, sinon demain, pour peu que la pratique en cours depuis trente ans et aujourd’hui encore en honneur, qui consiste à faire construire par l’élève, à tous les niveaux, son propre savoir, poursuive son ravage. La carence organisée de l’école laisse la commande, toute la commande, aux seules déterminations extérieures, à leurs pressions, à leurs interdictions.
L’école de la nouveauté n’est pas l’école de la sélection. C’est l’école de la jungle.


Pourquoi et comment en est-on arrivé à un si grand saccage ?

Parce que l’Etat républicain a choisi d’abandonner le champ de la bataille, de désarmer, de renoncer à la maîtrise de l’œuvre et même à la maîtrise de l’ouvrage, de laisser la main, de lâcher la commande.

Au profit de qui ? D’une poignée de réformateurs professionnels, qui ont investi en ses organes de commandement, avec pouvoir de faire et pouvoir d’empêcher, ce que l’on hésite à appeler encore l’institution scolaire républicaine. Ces inspirateurs, devenus maîtres à bord et qui conservent en 2008 une position très considérable au sein du ministère de l’Education nationale, puisent à trois sources brûlantes et empoisonnées, à trois textes que l’on peut qualifier de sacrificiels.

Le premier texte, sur un registre à la fois religieux et révolutionnaire, enjoint aux maîtres de l’école précisément de ne plus l’être, de se dépouiller de leur attitude de « riches de la culture » et de renoncer à la violence d’un enseignement autoritaire censé asservir les faibles et les déshérités. Cette renonciation passera obligatoirement par une révolution de la pédagogie. L’injonction comporte, pour les élèves, une véritable assignation à non-résidence dans la culture scolaire. Ce texte est de Jacques Natanson et date d’avril 1968.

Le deuxième texte, sur un registre pathologique et quasiment médical, assigne à l’éducation comme mission première l’étalonnage des rapports d’homme à homme et plus précisément de maître à élève. Il s’agit de calibrer, en un difficile exercice d’équilibre, les distances, les relations, les tensions, et cela en l’absence de référence à quelque contenu d’enseignement que ce soit. L’injonction vaut, pour les élèves comme pour les maîtres, assignation à résidence dans le relationnel. Ce texte est d’André de Peretti et date, lui aussi, d’avril 1968.

Le troisième texte, sur le registre non pas  de la sociologie, mais du sociologisme, est terrible. Il fait discrimination entre les élèves « ne participant pas naturellement au savoir universitaire » et les autres. Pour ces derniers, l’enseignement « nécessite obligatoirement le détour par le concret, le pratique et le relationnel, c’est-à-dire par la pédagogie. » Ce texte est de Louis Legrand et date de février 1995.

Ces textes, inscrits tous les trois dans l’écrit public imprimé, ont eu une résonance extraordinaire sur le registre de l’émotion. Cette chiquenaude émotionnelle n’ a pas cessé, à ce jour, de faire sentir ses effets.

Le drame que depuis trente années nous vivons résulte du fait que cette triple injonction a bel et bien été prise en compte, voire à son compte, par l’organisme dont dépend administrativement l’école de la République et que les responsables de la politique se sont comportés à l’égard de cet organisme non pas comme un exécutif donneur d’ordres, mais comme un exécutant aux ordres. A cette œuvre de démolition conduite sans relâche se consacrent, avec la tolérance bienveillante, si ce n’est la bénédiction et la protection du bras séculier, les  experts et autres inspirateurs que Lyautey n’avait peut-être pas tort d’assimiler à des sorciers. Sorciers parce qu’illusionnistes, ne nous proposant que de l’émotion, revêtue pour appâter le chaland d’un habillage censément scientifique. Sorciers, et donc dangereux, s’appliquant à toute force à faire entrer la réalité dans le carcan de ce qu’ils considèrent comme la vérité révélée. Ces épigones ne sont que de pâles successeurs des pères fondateurs, les auteurs précités des trois textes authentiquement sacrificiels. Hâbleurs à la suffisance sans limites, à la parole sans vergogne et à la plume sans talent, ce ne sont ni des intellectuels, ni des politiques ; ce sont des croyants ; plus exactement, ce sont des Croisés. Et ces Croisés ont pour rôle essentiel de faciliter la grande hypocrisie sur laquelle est immolée l’école de ce pays.

Tels sont les hommes de courte taille qui depuis trente années règnent sur la maison d’école et qui n’ont pas l’intention de lâcher la prise, puisque aussi bien ce qui est en jeu, c’est leur existence même. Le pédagogisme, ils en vivent.


Le résultat catastrophique auquel il a été abouti, ils ne l’ont peut-être pas voulu. Mais ils l’ont organisé. Et il faut bien vouloir les conséquences de ce que l’on veut, ou subir les conséquences de ce que l’on subit.

Ce résultat, auquel on en est arrivé du fait que l’Etat a endossé leurs positions et mis en œuvre ces extravagances, on le lira tout au long : l’école en vacance et en vacuité d’elle-même, mais aussi en pléthore et en surcharge, débordant d’animations, de voyages, d’ouvertures, d’innovations, d’évaluations, de dispositifs, de projets, de contrats, de partenariats, de pilotage et de gouvernance ; l’élève placé au centre, on veut dire au centre de la cible, sur laquelle convergent les tirs meurtriers de la pédagogie ; le maître placé sous narcose et contraint à la conformité, c’est-à-dire à l’exercice du « métier nouveau », tel que l’ a défini et prescrit l’un des pontifes de la nouvelle école, le maître crucifié d’avoir à vivre en fraude avec sa conscience, tel un médecin à qui il serait demandé en permanence de violer le serment d’Hippocrate, le maître réduit, s’il entend être lui-même, à œuvrer, au péril de sa carrière, dans une sorte de clandestinité ; les chapelles réformatrices érigées en cathédrales d’Etat et, ignominie suprême, les instituts de la conformation des maîtres fonctionnant depuis plus de quinze ans, sur la base de fonds publics, comme d’authentiques et efficaces matrices de l’iniquité.

Les méfaits de cet immense saccage ne sont tempérés que par l’existence de maîtres, plus nombreux que l’on ne croit, qui choisissent, à leurs risques et périls, de continuer la tâche qu’ils estiment être la leur. Ils n’appliquent pas complètement, ou pas du tout, les directives officielles. Ils agissent en clandestins, en francs-tireurs, en contrebandiers et vivent dans un mal-être qu’en privé ils ne cachent pas. Mais c’est par leur action et par leurs résultats – que les tenants de la réforme ont parfois le culot d’inscrire à leur propre compte – que la maison d’école tien encore debout. Une construction qui ne tiendrait que par ses trous, quelle étonnante architecture ! C’est celle de l’Education nationale en France aujourd’hui.

Il fut longtemps indécent de dresser le tableau du massacre. Cette période de glaciation intellectuelle n’a pas complètement pris fin, même si, dans la confidence et sous réserve que leur parole ne soit rendue publique que sous le sceau de l’anonymat, de très nombreux maîtres, de tous les ordres de l’enseignement, reconnaissent entériner des positions proches de  celles qui sont exprimées dans ce livre, même si des témoignages de plus en plus nombreux, livrés à l’écrit public, ont enfreint le tabou et brisé le silence.

Aucun de ces témoignages, sauf erreur, n’émanait d’un responsable ayant exercé les fonctions d’inspecteur d’académie, directeur des services départementaux de l’Education nationale. Les exemples précis auxquels il est fait référence procèdent de son expérience professionnelle. Personne n’est à même de les mettre en doute, de même que personne ne saurait contester les documents figurant en annexe à l’ouvrage et montrant la réalité et l’actualité du massacre de la langue française, que traduisent d’une part des « productions écrites » de collégiens recueillies dans les années 2000, d’autre part des citations extraites de copies de candidats, titulaires d’une licence délivrée par une université, aux sessions de 2001 à 2004 du concours externe de recrutement des conseillers principaux d’éducation.

Les tenants de la réforme et les responsables de l’école ont généralement soutenu que le problème de cette dernière relevait essentiellement des moyens et de l’organisation, embourbant très utilement l’opinion publique dans l’ornière du non-débat.

Il est évident au contraire qu’il faut aller à la racine, c’est-à-dire au sens même de l’école. Il est évident que la véritable avancée, celle qui permettra de mener à mieux l’école de la République, passe par trois exigences : rendre à l’école son identité ; organiser sa diversité ; supprimer les matrices de l’iniquité que sont les instituts de la conformation.

Plus l’école s’adresse à un large public, plus elle doit être école, c’est-à-dire pleinement école, mais seulement école.

Laurent LAFFORGUE, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé de mathématiques et docteur, lauréat de la médaille Fields, l’équivalent du prix Nobel en mathématiques, donne à cet égard dans la préface une grande leçon de lucidité.


Une remarque et un souhait ? L’ouvrage doit beaucoup, énormément, aux confidences reçues par l’auteur, sous le sceau d’une  discrétion qu’il a toujours respectée, d’instituteurs et de professeurs, tant stagiaires que titulaires, au cours des trente dernières années. Ce livre est aussi, par bien des côtés, le leur. Puisse cette circonstance être une incitation pour leurs collègues d’hier, d’aujourd’hui et de demain à lire cet essai écrit sans complaisance, mais sans outrance, car c’est la réalité qui fait outrance !

Les deux phrases résumant le livre ? Il y a de l’école dans la République. Y a-t-il encore une école de la République ?

Le conseil d’actualité ? Beaucoup ont vu le film  Entre les murs. Ne s’intitulerait-il pas plus judicieusement Désarroi ?
Peut-on suggérer, pour remettre quelques idées, sinon en place, du moins en perspective, de lire le livre L’école en désarroi ?

La table des matières fournit le détail, en chacune de ses trois parties, de l’ouvrage.

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Table des matières

Préface : Peut-on sauver l'école ? par Laurent Lafforgue, médaille Fields, membre de l'Institut.

Première partie : Diagnostiquer, ou l'air du lieu

1/ Le grand forfait de la République - 2/ Quand la réalité fait outrance : l'état de désarroi - haro sur la lecture - sur l'école - sur le collège : les bons s'en sortiront toujours ! - la friche organisée - la jungle et son ressort, la violence - la jungle et son principe, l'iniquité - le mécanisme du forfait - 3/ Les trois coups de grâce : l'école sacrifiée - le buisson obscur - le décret d'apartheid - les pygmées

Deuxième partie : Pronostiquer, ou l'air du temps

1/ La descente aux enfers - 2/ Les fondements du forfait : - la facilité - l'hypocrisie - l'impunité - 3/ Les voies et les moyens du forfait : l'école vidée d'elle-même - l'élève au centre de la cible - le maître sous narcose

Troisième partie : Mener à mieux

1/ Les trois exigences : les leurres - les postulats erronés - les substituts pernicieux : la pseudo-démocratie et l'indisponibilité intellectuelle organisée - l'ouverture qui vaut fermeture - les absurdités de l'innovation - l'évaluation, caricature et imposture - Il faut vouloir ou subir les conséquences, l'école nouvelle ne peut que mutiler - 2/ Les trois réponses : d'abord les cinq commandements - Première réponse : restituer l'identité de l'école ouverte à l'école ouvrée - culture scolaire - mise au travail - Deuxième réponse : organiser la diversité - Troisième réponse : supprimer la matrice de l'iniquité - devoir d'État et disgrâce d'État

Annexe -- Bibliographie -- Post-scriptum
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